1er novembre : La journée la plus stressante de ma vie?
Jour de départ, cher lecteur! Désolé pour le titre clickbait (loi 101: appât à clics), mais tu verras que ce que je vais raconter a de quoi mettre à l'épreuve même le plus endurci des anxieux. Il faut en comprendre que je ne suis pas le plus endurci des anxieux.
Comme toute bonne histoire, il convient de commencer par le commencement. Rien de bien particulier alors que nous rangeons nos bagages et que nous prenons un dernier déjeuner avant de quitter l'hôtel ce matin. Bon, j'avoue, j'ai mélangé tous les jus de fruits disponibles (sauf celui avec du gingembre), histoire d'obtenir un super jus de fraise, orange et mangue. Quel enfant je fais! Cher lecteur, c'était très bon, donc ça m'excuse. Et puis, Christophe l'a fait aussi, donc par la loi des sophismes, c'est tout aussi justifiable.
Un petit au revoir à Malcolm, qui quitte Santiago plus tard dans la journée, et nous sommes en route, Tom, Christophe et moi, vers l'agence Hertz de location de voiture. Je ne surprendrai personne en disant la raison : on tenait à récupérer la voiture que nous avions réservé. Petit aparté ici: j'ai un stress non négligeable à visiter Valparaiso pendant les prochains jours. Pour te mettre en contexte, je dirais que la ville a une réputation assez dangeureuse, en particulier plus dangeureuse que Santiago. On sait ce qui est arrivé à notre collègue au début du voyage, tout de quoi rassurer la personne que je suis. Si on se base sur cette prémisse, tu comprendras mieux mon hésitation : devrais-je payer un supplément à l'hôtel pour qu'ils conservent mon ordinateur portable, dont je n'aurai pas besoin, pendant mon séjour sur la côte pacifique? Après plusieurs réflexions à ce sujet dans les derniers jours, j'ai fini par me laisser convaincre de le traîner avec moi. Après tout, il est vrai qu'en l'ayant avec moi, j'ai davantage de chance d'avoir mes yeux dessus qu'en le laissant à Santiago. Fin de l'aparté.
Cette information te sera pertinente pour bien comprendre le stress qui augmente encore dans la situation suivante. La récupération de l'auto s'est bien passée (on voit un chat mort dans la rue en chemin - passons), mais quelques bonnes nouvelles en vrac lorsqu'on nous a remis le véhicule méritent d'être communiquées. D'abord, la voiture est neuve, ou presque. Et c'est une grosse voiture: nous sommes 5 avec les bagages qui vont avec le nombre de personnes. Ce type de voiture, c'est réellement la cible parfaite pour les voleurs et les criminels. Première bonne nouvelle! La deuxième, c'est que l'agente qui nous présente le véhicule nous explique que Valparaiso n'est pas une cité sécuritaire, et que les gens n'hésiteront pas à casser les vitres de la voiture si on la stationne dans la rue. Bon, rassurant, ça risque de limiter nos options pas mal. Elle nous assure toutefois que si on dispose d'un parking privé, on n'aura pas à s'en faire. Quelle chance, c'est justement ce dont disposera notre AirBnb.
Tu t'en doutes, cher lecteur, c'est un Jimmy nouvellement stressé et peu confiant qui embarque dans la voiture direction l'hôtel, avec Christophe pour conducteur. Oui, il fallait y retourner pour recueillir les deux filles, Constance et Loran, qui vont nous accompagner toute la fin de semaine. Christophe découvre la conduire en territoire chilien, puis on arrive à l'hôtel. Réorganisation des sièges, casse-tête mental pour y faire rentrer tous nos bagages, puis nous voilà en direction de Valapraiso. En fait, on a quelques arrêts à faire en chemin. Le premier sera dans une épicerie, où on retrouve beaucoup de cannage et de mets secs : aucun petit sandwich préparé de style à emporter.
La route vers Valparaiso est autrement parsemée de beaux paysages, entourée de hautes montagnes et accompagnée des suggestions muscules de chacun. Certainement, les Laurentides n'ont qu'à bien se tenir face à la grandeur des montagnes ici! Quelques images t'en convaincront, j'en suis certain.
Notre deuxième arrêt se trouve dans un magnifique vignoble: c'est l'heure de faire une petite dégustation de vin. Des vins mousseux, spécifiquement. Tom nous apprend que la photographie obligée doit être prise devant les grandes portes qui délimitent le terrain de ce qu'on pourrait qualifier de manoir. On se prête donc au jeu.
On rencontre Carlos et Isaac, qui étaient, eux, arrivés à Valparaiso la veille. Tant qu'à les savoir dans le coin, nous leur avions proposé la veille de se joindre à nous pour cette dégustation. Amusé que je suis à découvrir la place, je prends d'innombrables photos, dont une dont je suis fier, sous une petite tente de bouteilles de vin.
Après avoir attendu quelques minutes pour l'arrivée d'un couple qui ne vint pas, Constanza, dans un anglais plus qu'acceptable, se présente comme notre guide et nous invite à la suivre à la cave pour une explication du processus de fabrication des vins mousseux, qui se colle en tout point (bon, ou presque) au processus de fabrication d'un Kombucha gazéifié. Les photos se multiplient à nouveau, puis on passe dans la boutique des vins, pour se faire présenter lesquels nous goûteront à la fin de la visite, et pour se faire expliquer qu'un cépage particulier est utilisé ici: le raisin Carmenère.
La visite se poursuit à l'extérieur, ou on nous explique les méthodes utilisées pour éviter le froid, et assurer une irrigation constante et complète des vignes. Là aussi, les photos se multiplient. La vue des champs de vignes au milieu des imposantes chaînes de montagnes est magnifique, et c'est peu dire.
L'heure de la dégustation arrive enfin, et on y ajoute 4 plateaux de fromages que je qualifierais de somptueux. Ils sont servis sur des lattes de baril, aussi étrange et spécifique que cela puisse sonner. Je pratique mes talents de photographe, histoire d'immortaliser le moment.
Après un léger détour à la boutique avec Tom, je me réjouis de constater que notre voiture est toujours là, intacte, dans le stationnement supervisé du vignoble. On rembarque vers notre destination finale, après un salut aux Espagnols Carlos et Isaac. Fait amusant que j'ai appris plus tard sur Carlos, il s'agit du fondateur du site Hacktricks. Si tu es un connoisseur du monde de la cybersécurité, cher lecteur, tu comprendras la portée de ce que je viens de te partager!
Notre arrivée à Valparaiso et les évènements qui suivent sont principalement ceux qui sont à la racine de mon stress grandissant du jour. Ne penses pas que je t'avais oublié, cher lecteur, à travers cette belle histoire de vins et fromages.
Christophe a eu un baptême de feu du conducteur auquel les routes norvégiennes ne l'avaient visiblement pas suffisamment préparé. Et mon stress étant particulièrement empathique, j'étais probablement davantage stressé pour Christophe qu'il ne l'était pour lui-même (même si, honnêtement, je l'ai rarement vu avoir autant peu de plaisir). Le truc, c'est que Valparaiso est une ville constituée d'une quarantaine de colline. Et le Chili, comme on pourrait l'attendre d'un pays d'Amérique du Sud en relatif développement, semble ne pas avoir considéré l'idée de faire des routes permettant à deux voitures de circuler. Compromis: asphalter la montagne autant que possible, et faire confiance qu'un conducteur descendant la montagne sinueuse à toute allure ne rencontre jamais une voiture qui utilise toute sa puissance pour monter tant bien que mal. Ce plaisir, ajouté à celui du concept peu clair de priorité à droite européen, a fait un cocktail explosif duquel nous sommes sortis indemnes, contre toute attente. Christophe a dû prendre un petit moment pour respirer - je le comprends bien. Au moins, après N virages, X montées et Z descentes, on trouve notre AirBnb assez facilement. De l'impression de taudis extérieur que nous avons, nous passons rapidement à l'émerveillement lorsqu'on assimile pleinement le sens de l'expression "il ne faut pas juger un livre par sa couverture". Sans qualifier l'intérieur de moderne, je dirais toutefois que c'était beau et très bien entretenu.
Pour le souper, Carlos, Isaac et leur ami Adrían ont réservé un restaurant spécialiste de la mer, situé à Viña del Mar, à quelque 25 minutes d'auto de Valparaiso. Viña del Mar est aussi beaucoup plus touristique, plus vivante et potentiellement plus sécuritaire que Valparaiso. On rembarque donc dans ma voiture avec l'intention de se stationner dans la rue, dans un endroit pas trop louche. Je ne manifeste pas mon désaccord très fort, sachant que je suis certainement le plus anxieux du groupe et ne voulant pas empêcher les autres de vivre le voyage qu'ils souhaitent vivre.
Cette aventure pour trouver un stationnement au centre-ville de Viña del Mar, un 1er novembre férié au Chili, je la décrirais avec les mots stress, trafic, garçon de stationnement louche, stress, et encore stress. Cela m'arrive très très rarement, mais mon cerveau allant dans toutes les directions et ne sachant pas à qui faire confiance, les scénarios stressants se multipliant, j'ai essayé de me déconnecter de la situation. Ça se résume en moi se ferme les yeux et qui demande aux autres de m'avertir une fois qu'on sera stationné et hors de danger. Bon, j'ai clairement nourri mon anxiété avec les notices d'avertissement du gouvernement du Canada et les dires de l'agente de vente chez Hertz, reste qu'à un certain point, c'est difficile de fonctionner normalement lorsqu'on ne se sent pas en sécurité : demandez-le à Maslow et à sa pyramide.
La nuit tombe progressivement, mais pas assez pour nous empêcher d'admirer le coucher de soleil et les vagues qui s'échouent sur la plage (en tentant de survivre parmi la foule de gens présents dans la rue, intéressés par les différentes échoppes plus ou moins rassurantes en bord d'océan).
Carlos, Isaac et Adrían nous attendent, déjà attablés, alors qu'on accuse une vingtaine de minutes de retard, péripéties stationnementaires obligent (il fallait bien que j'aie un néologisme quelque part - on me le pardonnera). Les menus sont gigantesque, pas en nombre de pages, mais en taille. La carte doit faire 60 centimètres de haut, c'est très peu confortable à manipuler. Au moins, la nourriture, accompagnée d'un pianiste sur place, s'est avérée très bonne. J'ai pris une chance, moi qui n'aime pas les sauces étranges et les produits laitiers chauds, avec l'anguille sauce King Crab. Le goût surpasse ici toutes les apparences, je dois le dire.
Le départ du stress n'aura été que momentané, cher lecteur. Il se trouve que les Espagnols ont pour ambition de sortir, ce soir. Déjà, je ne suis pas un grand sorteux. Mais là, il faut se remettre en contexte (je me répète, parce que je veux mettre l'accent sur ça). L'ambition est de sortir le 1er novembre, jour férié, dans un bar ou dans un club de Valparaiso, cité jugée plus dangeureuse que Chicago, et donc de devoir retourner à nos logements respectifs très tard dans la nuit. Je sais que je suis stressé, mais il me semble que comme adulte en mesure de raisonner, ce n'est pas la meilleure des idées. On me dira que tout est une question de risque : en effet, c'est très probable qu'il ne nous arrivera rien. Mais je sais que je m'en voudrais beaucoup s'ils nous arrivaient quelque chose. Que ce soit heureux ou malheureux, le fait reste que je ne suis pas en charge, et que je ne vais pas empêcher mes jeunes compagnons dans la fleur de leur vingtaine de sortir s'ils le souhaitent.
Nonobstant tout ce que j'ai dit, il faut comprendre que l'idée de s'amuser avec ses amis et de ne pas manquer "la virée dans Valparaiso" fait son chemin et outrepasse les mécanismes rationnels de mon cerveau. J'essaie de me rassurer en me disant que nous serons un groupe, et que le risque est moindre (tu me diras, ça ne change rien contre un couteau ou un fusil), pour justifier ma décision de suivre. En fait, j'ai dit que je suivrais si les gens allaient dans un bar, car les clubs, c'est un peu trop de surcharge sensorielle pour moi... Après une grande séance de pour et de contre, ainsi qu'une consultation avec quelques amis, je finis par me décider. Je laisserai au AirBnb mon passeport et mon téléphone, histoire de faire baisser mon niveau de stress déjà haut à l'idée de sortir passer minuit, puis je me joindrai aux Espagnols avec mes comparses canadiens. Et puis, Tom doit garder les clefs de l'appartement: il accepte de se mettre une alarme à 1h45, ce qui aide bien mon anxiété, car on a maintenant un temps de fin déterminé.
On s'élance dans la ville, et il faudra me pardonner l'absence de photo, cher lecteur. Un petit escalier plus ou moins éclairé nous permet de descendre la colline jusqu'à rejoindre un centre principal de la ville, où deux voitures de police (les Carabineros de Chile) sont stationnées.
J'étais un peu malheureux de quitter la bande à 1h45 du matin, mais quelqu'un devait bien raccompagner Constance - pas question de la laisser seule. Et puis, bien franchement, je poussais déjà de beaucoup mes limites d'énergie. Oui, parce que Christophe et Lauren ont finalement décidé de rester avec les Espagnols et de rentrer plus tard. Je dois dire que si je les avais suivis eux, je serais probablement mort de fatigue, cher lecteur. Dans ma tête, ils reviendraient vers 3 heures du matin; je ne manquerais probablement pas grand-chose. Finalement, ils sont sortis dans deux clubs, apparemment presque vides, et Christophe est finalement revenu à l'appartement vers 5h15 du matin après que Constance lui ait débarré la porte. C'est une chance que ses notifications ait été allumées... Christophe me réveille en entrant dans notre chambre, car j'ai le sommeil sensible. Au moins, ça me sort de mon sommeil agité: je l'admets, m'endormir a été difficile, car je m'inquiétais pour lui. Je pense que je me serais vraiment senti mal s'il lui était arrivé quelque chose. Donc, même si j'ai réussi à dormir un peu entre 2h30 et 5h15, le savoir en vie était un grand soulagement. Oui, mon stress est empathique, c'est la vie, je n'y peux rien. Quand tu vis quatre ans avec quelqu'un, c'est normal de s'inquiéter, non? On s'est fait un gros câlin le lendemain, parce qu'on se devait bien ça!
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